Je suis généralement parmi les premiers à m’emballer et à soutenir les initiatives qui associent les mots “citoyen” et “journaliste” dans la même phrase. Quand en plus il est question de créer du lien social au niveau local, je suis à chaque fois à deux doigts de la pâmoison. Mais dans le cas de Citizenbay, lancé hier en France et aux USA, j’estime qu’il s’agit vraiment d’un bel exemple de “crowdsourcing” éhonté au business modèle obscure, ce qui en soi n’est pas si grave à l’heure 2.0, mais doublé d’un léger foutage de gueule envers les internautes, ce qui l’est déjà beaucoup plus.

Citizenbay est une plateforme sur laquelle les internautes sont invités à rédiger/publier/consulter/voter/commenter des articles à l’intérêt estampillé “local” et qui sont répartis dans trois catégories à priori distinctes: Actualités, Annonces et Evénements. Le principe est limpide: n’importe qui peut proposer n’importe quoi comme info (pour autant qu’elle satisfasse au “Code de Déontolgie”, on y reviendra plus tard) et c’est la communauté qui par ses votes va se charger de la propulser en tête infos pour les villes couvertes. Le but: comme tous les logiciels dits “sociaux”, Citizenbay table sur ce sacro-saint bon sens commun et autorégulateur cher à la blogosphère pour créer de la valeur ajoutée. La notion de “crowdsourcing” ne dit rien d’autre, si ce n’est qu’elle ajoute cette notion de “travail presque gratuit” car réalisé par des passionnés sur une infime partie d’un tout qui, lui, est bien plus valorisable. Dans sa définition, traduite par InternetActu, Jeff Howe (Wired) énonçait 5 règles de cette nouvelle organisation du travail.
1. La foule est dispersée ;
2. La foule a peu de temps à vous accorder ;
3. La foule est pleine de spécialistes ;
4. La foule produit la plupart du temps de la merde ;
5. Mais elle sait aussi trouver la matière la plus appropriée.
Pourquoi est-ce Citizenbay, qui je le répète part certainement d’une bonne intention, verse toutefois dans le foutage de gueule ? Non pas parce qu’elle propose de rémunérer ses “meilleurs” contributeurs, mais surtout dans la manière de présenter les choses et d’opérer cette redistribution
Entendons-nous bien. Je suis le premier défenseur du fait de rémunérer d’une manière ou d’une autre les producteurs de contenu. Que ce soit dans le cas de GooglevsCopiepresse ou de Netscape/Digg, je n’ai jamais prétendu que l’info était gratuite et devait le rester. J’ai applaudis à deux mains quand Jason Calacanis a proposé de payer 1.000$/mois les meilleurs contributeurs de son Netscape et je cogite depuis sufisamment longtemps sur une manière “intelligente” de valoriser ma production bloguesque pour dire que tout travail mérite salaire. Là n’est pas la question.
Là où ça coince vachement, à mon sens, en ce qui concerne Citizenbay, c’est que cette rémunération est avancée par son fondateur Oleg Tscheltzoff (déjà à l’origine de Fotolia) comme l’argument massue qui va faire de Citizenbay “The Place To Be” pour networker localement intelligemment. Dans un podcast réalisé avec Loic Le Meur, Oleg n’hésite en effet pas à dire que certains contributeurs réussiront à vivre de leur production, en citant le chiffre mirobolant de 100 à 150 $ dollars par jour pour les meilleurs d’entre-eux. (cfr Dewplayer à 185 sur le version audio de ce podcast) Il est pourtant clairement stipulé dans la FAQ que “le montant maximum payé à un auteur/rapporteur par jour est de 100$”) …
Comment vont-ils faire pour gagner ce “salaire” ? Tout simplement en réussissant à placer leurs actualités (pas les annonces ni les événements) parmi les 10 les plus populaires (qui ont reçu le plus de votes) de chaque ville primaire , c’est à dire qui soit à une population de 1 million d’habitants, soit est la capitale d’un Etat ou d’une région; ou soit est une ville très active sur Citizenbay (quel est le critère pour définir une ville “très active” ?)
Pour cela, les infos sont classées en deux catégories:
–>> Les news rédigées, c’est-à-dire écrites de sa propre main sans pompage ni plagiat, avec des images, des photos et même des podcasts (ben voyons !). Vu les conditions énoncées dans le Code de Déontologie (on y reviendra, promis), il s’agit donc là d’une très jolie pige qui pourrait tout à fait avoir sa place dans un canard local (si tant est que celui-ci ait un site pour diffuser ledit podcast, mais c’est un autre débat).
Prix de cette pige: 10 $ si elle arrive N°1 ou N°2 à la fin de la journée, 8 $ si elle n’est que 3ème ou 4ème et 2$ si elle a la chance de figurer en lanterne rouge du top 10
–>> Les news “rapportées”, c’est-à-dire “que vous avez vues sur un autre site web ou un blog et que vous jugez suffisamment intéressantes pour les partager ou les promouvoir auprès de la communauté Citizenbay”
Prix de ces news: 1$/pièce si elles figurent dans les 10 premières
Pour réussir à aller chercher ces 100 $ par jour, vous allez donc devoir pondre un nombre dément d’articles (la probabilité de réussir à placer 10 articles en N°1 ou n°2 chaque jour sur dix villes diférentes est infime) d’excellente qualité (si vous voulez arriver dans le top 10) sur des actus qui concernent des villes primaires qui, outre la plus proche de chez vous, seront forcément à des kilomètres de votre actualité “locale” (comment écrir/rapporter un article pertinent, cfr Déontologie, dans ces conditions ?!) … Je ne comprends en outre pas la mention qui est faite une seule fois dans la FAQ à propos d’un ” seuil de 100 vues pour les meilleurs articles qui ne sera peut-être pas atteint au début”. Est-ce une autre condition sine qua non à un paiement ?
Prétendre qu’il sera possible de vivre de son activité de “journaliste citoyen” sur Cityzenbay est donc, à mon sens, une vaste blague (et vous l’aurez compris, je reste vachement poli)
Un autre problème il me semble est celui des droits d’auteurs liés à ces productions (c’est de saison semble-t-il :-).
Citizenbay annonce en effet dans sa FAQ que “Vous détenez tous les droits sur les contenus que vous produisez et soumettez à Citizenbay. Vos posts sont protégés par la licence Commons Attribution-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.5. Or, dans la même FAQ ainsi qu’en bas de page, le lien renseigné pointe vers la licence Creative Commons Attribution-Non Commerciale 2.5 qui, elle, stipule le droit de modifier les créations. Alors, avec ou sans modifications ? Je n’y connas pas grand chose en Licence CC, mais ce “détail” pourrait avoir son importance.
En effet, Citizenbay envisage de “bâtir des contacts”(sic) avec des médias locaux “qui pourraient être intéressés par l’achat des meilleurs articles pour leurs éditions” dixit à nouveau la FAQ. Si Citizenbay affirme, conformément à la License CC que “Nous contacterons chaque auteur séparément quand cette possibilité se présentera”, il reste que les conditions générales d’utilisation stipulent clairement que “vous reconnaissez, vous déclarez et vous garantissez automatiquement que vous avez le droit d’accorder à Citizenbay une licence internationale irrévocable, perpétuelle, non-exclusive, entièrement payée (l’enphase est de moi), pour utiliser, copier, exécuter, afficher et distribuer le Contenu, mais aussi pour préparer des oeuvres dérivées ou intégrer ledit Contenu dans d’autres travaux, et enfin d’accorder et d’autoriser des sous-licences (par l’intermédiaire de plusieurs tiers) dudit Contenu”.
Faut-il comprendre ici que la licence Creative Commons oblige Citizenbay à prévenir l’auteur en cas d’intérêt de la part d’un journal local mais pas de le rémunérer en sus ? Sachant qu’il n’y a pas de pub pour l’instant sur Citizenbay et qu’il n’y a aucun business model affiché qui permettrait de comprendre d’où viendrait la tune pour rémunérer les contributeurs, on peut croire, comme l’indique à nouveau la FAQ que c’est de la vente de ces sous-licenses que Citizenbay compte vivre … Si vous avez besoin de cotenu pour un usage professionnel, il est stipulé que vous devez prendre contact avec Citizenbay, “en précisant l’article que vous voulez utiliser, les détails de l’utilisation et le prix que vous êtes prêt à payer. Nous négocierons avec l’auteur. Les contacts directs sont interdits et entraîneront une suppression immédiate du compte du membre”.
On en badine pas avec l’exclusivité du rôle d’intermédiaire chez Citizenbay …
Enfin, chose promie chose due, jetons un oeil à ce fameux Code de Déontologie (dont le non-respect “se traduira par une annulation immédiate de l’adhésion et par la suppression de tous les posts rédigés jusque-là par ledit membre“, donc de son compte-cash-goutte aussi, je présume). Toute la “qualité” du contenu est censé être assurée par ces mantras, dont ceux que j’ai soulignés mériteraient à eux seuls la palme de la démagogie 2.0. Ce qui est certain, c’est qu’à ce prix-là, peu de billets vont pouvoir rester en ligne très longtemps…
# Je posterai toujours un contenu pertinent
# Je préciserai toujours la ville d’origine de façon exacte dans chacun de mes posts
# Je ne posterai pas de spam ni de fausses informations
# Je respecterai les autres utilisateurs
# J’informerai des comportements abusifs ou irrespectueux
# J‘informerai des mauvais ou faux articles
# Je serai honnête dans mes votes, opinions ou commentaires
# Je ne plagierai pas
# Je ne posterai pas d’articles en double
Question de ne pas faire de ce billet un post kilomérique (bon d’accord, c’est déjà le cas) , je n’aborderai pas les catégories Annonces et Evénements. De nouveau, l’idée est tout bonne est vachement porteuse. Les “petites annonces” sont les vaches à lait des quotidens régionaux et skipper l’intermédaire est une des recettes les plus en vogue du moment.
Reste que, d’une manière générale, faire jouer aux internautes le rôle d’aspirateurs humains pour remplir une plateforme qui se dégage de ses responsabilités éditoriales pour se concentrer uniquement sur le volume … ça n’a rien de très glorieux.
Ca sent le recopiage à plein nez des pages “loisirs” et “Que faire ce week-end à Outsiplou” de la gazette locale …. à qui on va essayer de revendre le contenu par après ? Agoravox n’y est pas parvenu, pourquoi y réussiriez-vous ? Et à nouveau, puisqu’il ne s’agit pas d’une promesse (cfr podcast) d’où vient l’argent pour rémunérer tout de suite vos meilleurs contributeurs ? Quel enveloppe avez-vous avant de devoir absolument trouver du cash frais ?
L’actu locale sur le web est une voie d’avenir parce que justement, les citoyens connectés verront leurs expériences (partagées via du texte, de l’audio ou de la vidéo) mises en valeur par le travail éditorial de journalistes qu auront appris à utiliser ces outils pour pratiquer leur métier autrement. C’est la combinaison des apports de chacun, avec des groupes de presse forts en backup financier, pour produire in fine une plus value pour l’internaute qui devrait vous guider, vous les entrepreneurs du web … pas uniquement la caillasse que vous pourriez retirer d’un deal juteux en Sillicon Valley d’ici 6 mois. Vos idées méritent mieux que cela.
On vous entend depuis longtemps vous gausser de la naïveté des journalistes en ce qui concerne la philosophie du web; mais avec des projets comme Citizenbay, vous faites à votre tour preuve de bien beaucoup d’ignorance quant à la qualité et à la valeur des contributions des internautes au débat “citoyen”.
PLUS TARD: Dans une interview datée du 18 octobe accordée à Neteco, Oleg Tscheltzoff revoit quelque peu sa copie et estime maintenant que “Certains contributeurs peuvent y voir un moyen d’arrondir leurs fins de
mois en alimentant la communauté (jusqu’à 80 euros par jour)” … on est loin des 150 euros avancés lors du lancement.
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