Les journalistes (politiques) doivent-ils faire leur coming out ?

by Damien Van Achter on 21 février 2007 · 6 comments

La suspension d’antenne d’Alain Duhamel consécutive à sa déclaration d’intention en faveur de François Bayrou provoque moult débats chez nos voisins français. L’info date déjà de quelques jours mais j’aimerais avoir votre avis là-dessus. D’un coté, il y a cette nécessaire objectivité de façade qui met à l’épreuve les qualités intrinsèques du journaliste (au risque de l’hypocrisie la plus crasse), de l’autre cette inévitable proximité qui engendre un parti-pris, certes éclairé, mais latent de la part de ces « influenceurs » qui restent avant tout des êtres humains, faisant des choix et en principe les assumant …

Poussons la réflexion plus loin. L’opération d’étiquettage à laquelle se sont livrés les présidents de partis lors du Plan Magellan ertébéen ne démontre-elle pas à souhait que l’encartage politique des journalistes vise plus à rassurer les élus de leur emprise sur l’info que de lui assurer une quelconque « qualité » ? Je trouve personnellement que réduire un journaliste à une appartenance, ou supposée telle, idéologie politique est tout simplement une marque d’irrespect à l’intelligence de celui-ci. Mais …

Bon an mal an, un adroit « panachage » n’assure-t-il pas à l’Info un traitement plus équitable qu’une rédaction dont les membres se gardent bien de sortir du bois malgré d’évidents atomes crochus pour l’une ou l’autre formation/individus en coulisses ? La pire des conneries étant de croire en l’illusion d’une objectivité pur jus et indéfectible …

La transparence dont chaque journaliste pourrait donc faire preuve en disant « Je pense que » ne pourrait-elle pas être bénéfique à tout le monde ?

En premier lieu au public, qui saurait désormais sur quel pied danser en écoutant les analyses de X, ouvertement Réformatiste ou de Y, Socialisateur affirmé; ensuite aux journalistes eux-même, qui auraient enfin les coudées franches pour développer leur art et détricoter les discours et les enjeux (y compris, et peut-être même surtout, dans leur parti de prédilection !!!) et enfin aux politiques, qui pourraient à l’occasion se féliciter ouvertement d’avoir réussi à glâner quelques « bonnes notes » auprès de journalistes officiellement « contre eux » (puisque pas « avec »), preuve s’il en est de la pertinence de leurs arguments et de leurs actions (et, accessoirement, de ne plus se contenter de l’excuse « oui, mais ce fouille-merde est bleu/vert/rouge/orange, donc ça ne compte pas »)

Pour finir, ne serait-ce pas là un bon moyen de forcer une sortie de ce consensualisme mou dans lequel ils (les politiques) nous bercent entre deux élections (c-à-d à longueur d’année), de faire rejaillir des positions tranchées et honnêtement assumées (via des blogs perso ?!) au sein des rédactions et de permettre par la même occasion à la culture du débat de retrouver une réelle vitalité constructive auprès du grand public ?

Qu’en pensez-vous ?

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1 Sam Piroton 21 février 2007 à 10:35

Dans un monde idéal, sans pressions politiques…pourquoi pas. Mais à partir du moment ou un socialisateur critique un socialisateur, aurait il encore un avenir?
La RTBF (pour ne pas la citer) se félicité de la dé-politisation des nominations actuellement. Alors en revenir à cette idée des « étiquettes », je ne suis pas sur du tout du résultat.
Pour finir, et je crois que c’est la seule réflexion qui tienne la route, un journaliste, pur et dur, correct, efficace, ne doit pas avoir besoin de s’afficher pour faire du vrai bon boulot, critique, fouineur. Si il est si bon journaliste, peu importe qu’il soit vert, bleu, violet… Il doit creuser et être critique.
Qu’en penses-tu?

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2 Fred Lambin 21 février 2007 à 11:46

En théorie, le journaliste tend à rester objectif… Mais quelque soit sa couleur politique, elle déteindra inévitablement ne fût-ce qu’un tout petit peu.

Pour ce qui concerne Duhamel, je trouve sa mise hors jeu sévère. Il ne s’est pas exprimé sur antenne mais dans un auditoire universitaire où il avait été invité.
Autre nuance de taille, il n’était pas intervieweur mais interviewé, conférencier.
Qu’est-ce qui empêche un homme d’interroger les hommes politiques avec professionnalisme et d’exprimer sa couleur politique lorsqu’on le lui demande dans un cadre semi-privé et loin de son travail/rôle de journaliste politique?

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3 Mateusz 21 février 2007 à 12:53

Je pense aussi que Duhamel a été puni à tort. Surtout que le fond de sa pensée est le même que ce soit avant ou après la diffusion de ces images. Etait-il mauvais avant ? Je ne le pense pas … il ne le sera pas plus maintenant.

Mauvais, n’est pas le bon terme… mais je ne trouve pas vraiment celui qui me siérait le mieux…

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4 François 25 février 2007 à 4:40

Duhamel a été suspendu pour une mauvaise raison. Le vrai problème, c’est qu’il a reconnu par la suite, en réaction à sa suspension, qu’il ignorait totalement ce qu’étaient (et comment fonctionnaient) des sites comme YouTube et DailyMotion. Vu l’importance de ces médias dans la campagne présidentielle, pour un commentateur politique de premier plan, c’est une faute professionnelle grave, qui mérite à mon avis une mise à pied.

Sur le fond, je pense que, oui, le public a le droit de savoir quelle est l’orientation politique des journalistes. La multiplicité des médias permet la diversification des points de vue, et il est absurde d’imaginer que les journalistes soient politiquement ‘asexués’. Au contraire, ne pas le dire entretient le doute, la rumeur, le soupçon…

Ainsi, que doit penser le téléspectateur en apprenant qu’un commentateur politique de premier plan (comme Alain Gerlache) passe au service du premier ministre, ou que d’autres journalistes (comme Erik Silance) deviennent porte-parole de minsitres ? Qu’un présentateur-vedette du JT (comme Jacques Bredael), une fois retraité, se présente sur les listes du PS ? Quand il apprend par la bande que François De Brigode est socialiste, tandis que Fabienne Vandemeersche est libérale ?

Que doit penser le lecteur du Soir quand il apprend que le chef de son service politique (David Coppi) est l’ancien chef de cabinet de Philippe Busquin, ou qu’une de ses principales journalistes politiques (Bénédicte Vaes) est l’épouse de Claude Demelenne, qui signe des papiers dithyrambiques sur Di Rupo dans Le Monde ? Que doit penser le lecteur de La Libre quand il apprend que le nouveau supplément de son journal, Liège-Eco, est dirigé par l’attaché de presse de Frédéric Daerden ?

Tout ceci alimente la rumeur que la RTBF est dirigée depuis le Boulevard de l’Empereur, que Le Soir roule pour le PS, et franchement, ne sert ni les intérêts de la presse, ni ceux des lecteurs/auditeurs/téléspectateurs. Publier une information claire sur les orientations politiques des journalistes donnerait au contraire une clé supplémentaire de décodage de l’information, et ferait taire les rumeurs.

C’est toutefois une solution illusoire : on peut difficilement imaginer que tous les journalistes dévoilent ainsi leur orientation politique (quelle est la vôtre, au fait, Damien Van Achter ?). Et quid des journalistes qui votent FN ? Par contre, on pourrait imaginer que les journaux annoncent, au début de la campagne électorale, quel(s) candidat(s) ou parti(s) ils soutiennent. Le ‘New York Times’ (et la plupart des journaux américains), ainsi que ‘The Economist’ annoncent, dans un éditorial, quel(s) candidat(s) ils vont soutenir avant chaque élection. Je ne pense pas que ça leur ait coûté un seul lecteur, ni une once d’estime ou de réputation. Au contraire.

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5 damien 25 février 2007 à 14:21

@François: tous les exemples que tu cites sont en effet très marquants, à défaut d’être connus du grand public. Ces accointances sont connues des initiés du sérail politico-médiatique mais rarement dévoilés au grand jour.

Ma réflexion va dans le même sens que la tienne mais se heurte à plusieurs facteurs de poids … pourtant, comme tu le dis , aux USA, les déclarations d’intention des grands médias n’écorgnent en rien leur crédibilité. Peut-être la belgique francophone est elle un trop petit marché où il faut absolument « ratisser » le + large possible. Il y a peut-être là justement une voie à explorer à l’heure du web. En ciblant des niches homogènes de la population, un média pourrait très bien acquérir un statut dominant, même si en terme de volume son lectorat n’est pas très élevé. Les annonceurs recherchant cette « qualité »de public cible, il se pourrait que financièrement, un tel média puisse être profitable… à condition de jouer toutes les cartes de l’interactivité et de la fédération de sa communauté autour de lui. A mon sens , c’est tout à fait possible.

Quant à ta question sur ma propre orientation politique, je ne peux pas l’esquiver puisque je pose moi-même la question :-)

Rien ne m’empêche cependant de te répondre à la normande :-)

je me sens proche de l’idéologie fondatrice du socialisme (égalité des chances, bien-être minimum, …) j’appuie sans réserve certaines propositions libérales (liberté d’entreprendre, droit à l’autodétermination et désengagement du rôle de l’état, …) applaudi des deux mains la gouvernance et les perspectives de développement durables prônées et appliquées par Ecolo. Je n’imagine pas non plus faire fi de mes racines judéo-chrétienne, même si j’estime que l’humanisme n’est pas une argument politique mais plutôt un pré-requis à tout projet de société. Quant aux thèses communautaristes nombrilo-centrées, elles me font plutôt pitié. Ceci dit, n’étant pas confronté quotidiennement à cette peur de l’autre, j’aurais trop beau jeu de me draper dans un universalisme béat. Enfin, j’avoue une certaine convergence de principe avec ceux qui pensent qu’une Wallonie indépendante mais « backupée » par la France aurait des chances de prospérer de manière plus saine, débarassée qu’elle serait de l’étau constitué par la relation de dépendance à la région néerlandophone et des salamaleks éculés de nos représentants sur un « front francophone » sclérosant et empêchant le débat autour des vrais enjeux pour notre avenir. Il reste quand même que je continue à vibrer bigremment quant à une brabançonne retenti en coupe Davis ou en « Moundial » …

Pour finir, je te dirais que je n’ai encore jamais voté deux fois pour le même parti, préférant, et de loin, attribuer ma voix à des hommes/femmes dont le discours et les actes m’ont convaincu de leur utilité. Une fois, dans le doute, je me suis même tout simplement abstenu (mais je me suis déplacé vers l’urne)

C’est marrant, mais en relisant ces lignes, je me dis que finalement, bon nombre de mes collègues doivent être dans la même situation que moi. Et que c’est sans doute à ce moment-ci que le facteur « opportunité »peut commencer à jouer un rôle …

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6 François 25 février 2007 à 20:37

Je vois qu’effectivement, demander aux journalistes de révéler leur orientation politique se heurterait à certaines difficultés… ;-)

Par contre, contrairement à que tu sembles penser, si chaque journal se définissait une ligne politique claire et la suivait, je suis convaincu que cela augmenterait son lectorat, et pas l’inverse. Je pense que le public, sachant à quoi s’en tenir, multiplierait les points de vue et les sources d’information. L’idée selon laquelle la diversité des journalistes au sein d’une rédaction en assurait la neutralité (principe de la RTBF) est dépassée: c’est la multiplicité des points de vue et des médias qui assure désormais la neutralité de l’information. Je ne crois pas à l’idée selon laquelle les gens liraient le journal le plus proche de leurs opinions. Moi qui suis plutôt de gauche, je lis de préférence les journaux de droite…

Et pour prendre deux exemples récents: aux USA, FOX News a bâti tout son succès en revendiquant une information ‘de droite’, en opposition à l’information ‘de gauche’ présentée par CNN… ‘The Economist’ a construit son phénoménal succès (plus d’un million d’exemplaires chaque semaine, pour un magazine ardu et hors de prix!) en définissant une ligne politique très claire et collective (aucun article n’est signé), et en la suivant. Je doute que tous les lecteurs de ‘The Economist’ partagent l’avis de la revue – tous, par contre, sont curieux de savoir ce que la revue pense des grands sujets du moment…

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