Ne jamais mordre la main qui te nourrit ?

Guy Birenbaum, à propos de la non candidature de Jack Lang à l’élection présidentielle française, annoncée en direct lundi soir au 20 heures de TF1.

"Drôle de moment - politique et télévisuel à la fois - où l’annonce, sans grand intérêt, d’une information largement déjà connue se fait en prenant à témoin la majorité des téléspectateurs alors rassemblés devant leurs télévisions. S’il fallait forcément TF1 à Jack Lang pour accepter de quitter la scène, il fallait aussi absolument que Lang accepte de la quitter  en exclusivité sur TF1… Pour TF1. Dans cette équivalence, dans ce donnant/donnant, dans cet échange de bons procédés, dans cette co-production réside toute la décrépitude de notre démocratie. Une démocratie d’opinion ? Non. Même pas. Juste une télécratie".

Ces "deals" sont en effet monnaie courante en France, comme ailleurs. Chez nous, les ministres font ainsi leur "shopping" en réservant leurs annonces tantôt pour la RTBF, tantôt pour RTL (ou la VRT et VTM) tantôt pour Le Soir, tantôt pour la Libre, (ou de Morgen et le Laatste Nieuws) question de se ménager une visibilité la plus large possible tout en gardant ainsi un certain "contrôle" sur les journalistes.  Vous pensez bien que si vous tirez (à tort ou à raison, la question n’est pas là) dans les pates du ministre Machin, vous pouvez toujours vous brossez vous, et éventuellement votre media, pour avoir une exclu (ou même une simple interview) de sa part pendant un certain temps. Les exemples se comptent à la pelle, même si les "blacklistages" le sont rarement ad vitam, les changements de majorité et d’alliance étant par définition cycliques et versatiles. En retour, les boycottages et les "interdictions" d’antenne sont également légion. Certains diront que c’est de bonne guerre, que c’est le "jeu" qui veut ça… perso, je trouve dommage que les journalistes aient bien souvent plus de comptes à rendre à leurs sources qu’à leur audience …

A la lutte entre médias s’ajoute bien sûr celle bien plus perfide entre journaleux exposés et donc à l’égo forcément surdimensionné. Les politiciens jouent ainsi de la carotte et du baton, réservant ainsi aux uns et aux autres scoops et exclus au gré de leurs humeurs, envies et stratégies selon un savant dosage. La "co-production" dont parle Birenbaum est une réalité qui pousse certains journalistes à considérer qu’il est bien plus "rentable" de figurer dans les petits papiers de politicos que d’en dénoncer les pratiques. Et ils ont malheureusement bien raison… à long terme, la stratégie copain-copain "paie" bien plus que celle du "fouille-merde". Il suffit de voir le nombre de "reclassement" ou "d’aller-retour" de journalistes dans des cabinets ministériels. L’exemple d’une consoeur porte-parole d’un ministre MR des Affaires étrangères redevenue du jour au lendemain journaliste interviewant en exclu une députée européenne du même parti restera comme un modèle du genre.

Le plus terrible, c’est que même à leur corps défendant, les journalistes échappent rarement à l’étiquettage politique. Le grand cirque des attributions de postes à la RTBF par les chefs de partis themself lors du Plan Magellan en est un excellent exemple. C’est pourquoi j’ai beaucoup de respect et d’admiration pour mes confrères qui vont encore au charbon et grattent là où ça fait mal, au risque de se priver d’une source potentielle pendant un certain temps en guise de rétorsion.

Les politiciens ne respectent en effet que ceux qu’ils craignent un minimum. Si vous leur cirez les pompes en espérant ainsi profiter de leurs faveurs le moment venu, ils en profiteront plein pot. Ils vous paieront des coups au bar, vous emmeneront peut-être en colloque à Marrakech, vous ferons bien mariner avant de vous balancer l’info une fois sur trois et le scoop une fois sur dix mais ils ne vous considéreront jamais autrement que comme un vassal de plus dans leur cour …c’est à dire interchangeable le jour où vous ne "servez" plus. Ceux qui parmi vous vivent cette difficile recherche de l’équilibre au quotidien pourraient sans doute nous en dire plus sur la manière dont ils gèrent leur relations avec "l’élite" (je pense entre autres à Fabrice mais, à 5 jours des élections il doit avoir mieux à faire que de venir philosopher ici ;)

Enfin, dites-vous bien en tout cas que, quelque soit le sujet, si une info devient un jour publique, c’est toujours parce que quelqu’un quelque part y avait intérêt …. L’analyse du canal emprunté et du moment où elle sort peut alors permettre de comprendre, tant que faire se peut, les intentions qui se cachent derrière cette "communication".

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Et dire que dimanche, sauf grosse surprise, ils s’en iront encore par milliers voter pour “120 ans de progrès social” à Charleroi, Courcelles, Seraing, Châtelet…

Gagné, j’ai une bonne dizaine de jours de retard (vous êtes , cher Damien, beaucoup trop prolifique pour moi). Puisque vous sollicitez mon avis, rien de ce que vous décrivez n’est complétement faux. Mais j’espère ne pas (trop) m’y reconnaitre. J’ai en mémoire ces mots d’un prof de journalisme (c’est donc assez vieux, je vous le concède) : “les politiques vous mangeront dans la main et vous offrirons le champagne, n’oubliez pas que dès que le journaliste a le dos tourné, ils vous crachent dessus”. Cela décrit les limites de la relation presse/pouvoir. Nous nous instrumentalisons les uns les autres, rien n’est jamais gratuit, et le journaliste ne doit jamais oublier qu’il est là pour informer les citoyens.
A titre personnel (si j’ai bien compris la question) je me fais pas d’illusions : 80% des infos que je reçois m’arrivent parce que mon employeur est un acteur incontournable de l’information en communauté française(cela signifie qu’un autre journaliste à la même place demain les recevra aussi). J’espère que mon honneteté (je ne grille jamais mes sources, et espère avoir la réputation d’être indépendant) et mon expérience (8 ans de politique belge au compteur) m’amènent les 20% restants.